Carnet de route
GRA4_Couloirs de Taddat
Le 11/04/2026 par Rita Bentahila
Le plan, au départ, avait quelque chose de grand, presque mythique : atteindre le sommet de Ouanoukrim. Rien que le nom faisait vibrer l’imaginaire du groupe. Mais la montagne, elle, décide souvent autrement. Pas de place au refuge. Alors, sans trop hésiter — ou peut-être justement avec un peu trop d’hésitation intérieure — le programme bascule vers Aksoual.
Dès la réunion de préparation, le ton est donné. Iannis, épaulé par Faycal, martèle à plusieurs reprises une expression qui reste suspendue dans l’air :
« Sortie engagée. »
Engagée… mais engagée comment ? Techniquement ? Physiquement ? Mentalement ? Personne ne sait vraiment. Et c’est peut-être ça, au fond, qui installe cette petite peur silencieuse dans chaque esprit.
L’arrivée au gîte de Tacheddirt, vers 22h, se fait dans la fatigue et l’excitation mêlées. L’équipe est là, complète.
Huit au départ… enfin, en théorie.
Parce qu’avec l’arrivée de nos guides, Abdellah et Mohamed, le groupe passe à dix. Mais très vite, un consensus silencieux s’installe : ça ne compte pas vraiment comme +2.
Disons plutôt… un guide et un surhomme.
(Et on vous laisse deviner lequel des deux ne semble jamais fatigué, même dans la neige jusqu’aux genoux.)
Quatre hommes, quatre femmes… et deux forces de la nature pour équilibrer tout ça.
Le dîner rassemble, détend. Les premières blagues fusent. Puis vient le moment plus sérieux : la discussion avec les guides.
Les prévisions ne sont pas rassurantes. Rafales de vent, brouillard dense… L’aksoual, déjà exigeant, pourrait devenir piégeux. Peu à peu, une évidence s’impose. On ajuste encore une fois. Direction le sommet du Taddat.
Moins ambitieux sur le papier. Mais en montagne, rien n’est jamais vraiment « facile ».
JOUR 1
7h du matin. Le départ.
Il neige.
Et pourtant… surprise. On annonçait -20°C. Le thermomètre en affiche à peine 0. Pas de vent. Une accalmie presque suspecte.
En file indienne, le groupe avance derrière Abdellah et Mohamed. Pas besoin de chercher le chemin : ils le tracent. Littéralement. Et vu la profondeur de la neige, on comprend vite pourquoi ils sont devant… et pourquoi personne ne propose spontanément de prendre leur place.
La neige est épaisse, profonde. À chaque pas, les pieds s’enfoncent, ralentissant la progression.
Le silence est feutré, absorbé par la neige qui tombe sans relâche.
Peu à peu, le froid s’installe. Pas brutalement, mais insidieusement. La fatigue, elle, ne tarde pas. Elle s’accroche aux jambes, aux épaules. Certains avancent plus vite, d’autres peinent davantage. Mais personne ne lâche. Le groupe s’attend. Toujours.
Sauf peut-être Mohamed… qui, lui, pourrait probablement faire l’aller-retour en courant, redescendre, remonter une deuxième fois et arriver quand même avant nous au sommet.
On a arrêté de chercher à comprendre.
Vers 3400 mètres, le décor change.
Le brouillard arrive. D’abord léger. Puis dense. Puis presque total.
Le monde se réduit à quelques mètres autour de soi.
Abdellah ralentit. Observe. Échange un regard avec Mohamed. Puis quelques mots tombent :
On pourrait devoir abandonner.
Personne ne répond tout de suite.
Sur la crête, le vent se lève enfin. Brutal, glacial. Le sommet est là, quelque part, à 35 ou 40 minutes. Si proche… et soudain inaccessible.
La discussion est rapide. Lucide.
On fait demi-tour.
Pas de sommet. Pas de boucle.
Juste une décision. La bonne.
La descente, elle, a un goût différent.
Presque ludique.
Dans la poudreuse, ça glisse. Parfois trop. Quelques chutes déclenchent des éclats de rire. Même Abdellah esquisse un sourire. (Mohamed, lui, descend comme s’il flottait. Évidemment.)
La tension s’évapore peu à peu. On descend vite, portés par la gravité et le soulagement.
La pause déjeuner arrive comme une récompense.
Certains s’endorment presque instantanément, allongés dans la neige ou contre leurs sacs. D’autres s’activent à éplucher fruits après fruits, comme un rituel improvisé.
Les discussions reprennent. Les blagues aussi.
La montagne, quelques heures plus tôt austère, redevient un terrain de vie.
Le retour vers le gîte est plus lent.
La fatigue est visible maintenant. Sur les visages. Dans les silences. Mais aussi dans les discussions, qui reprennent parfois les débats de la veille, comme si rien n’était vraiment terminé.
Vers 16h, le gîte réapparaît enfin.
Et avec lui… la file d’attente pour la douche.
Un autre sommet, en quelque sorte.
La soirée s’installe doucement. Thé chaud. Lecture. Discussions calmes. Rires fatigués.
Pas de sommet atteint.
Mais avec Abdellah, Mohamed… et un surhomme dans l’équipe,
on a quand même l’impression d’avoir vécu quelque chose de grand.
JOUR 2
Le deuxième jour commence… lentement.
La veille au soir s’est étirée bien plus que prévu. Autour d’un couscous — oui, un couscous un samedi, hérésie pour certains, détail sans importance pour nous — les discussions ont dérivé dans tous les sens. Débats passionnés, blagues absurdes, souvenirs inventés ou amplifiés… Le genre de soirée où personne ne regarde l’heure, mais où tout le monde sait qu’il paiera le prix le lendemain.
Et forcément, le lendemain… grasse matinée.
Petit déjeuner copieux à 9h. On traîne. On récupère. On revit.
Depuis la réunion de préparation, une idée flottait dans l’air : le fameux “chapeau chinois”. Pourquoi ce nom ? Personne ne sait vraiment. Et plus on pose la question, moins on obtient de réponse convaincante.
Mais selon Iannis, c’est simple :
400 mètres de dénivelé.
En ligne droite.
On monte, sommet, on redescend.
Presque une balade de santé.
À l’écouter, c’est à peine une randonnée.
Après le petit déjeuner, on prend la route. Quelques virages plus tard, on arrive au pied de ce fameux sommet.
Et là… sans surprise (ou peut-être si), ça démarre vite.
Très vite.
Avec Iannis en tête, évidemment.
La montée est belle. Vraiment belle.
La vue s’ouvre sur les sommets de la vallée autour de Tacheddirt. Par moments, ils disparaissent sous une mer de nuages. Puis réapparaissent, baignés de soleil. Un jeu constant entre lumière et brume.
Le chemin… ou plutôt la direction, est claire.
Jusqu’à ce que…
La crête arrive.
Et avec elle, une petite surprise pour ceux qui imaginaient encore une “balade tranquille”.
Le sentier disparaît.
À la place : des rochers, des passages étroits, un peu d’escalade, beaucoup de crapahutage.
Et là, le groupe change de rythme.
Chacun trace sa propre voie. Pas de chemin imposé. Juste des trajectoires instinctives entre les blocs. On grimpe, on contourne, on hésite, on rigole.
C’est ludique. Presque un terrain de jeu vertical.
Même ceux qui n’étaient pas venus pour “ça” finissent par y prendre goût.
Au sommet, l’ambiance est simple :
Tout le monde est content.
Pas de grande déclaration. Juste des sourires, des regards, et ce petit moment suspendu où on réalise qu’on y est.
On partage quelques dattes. Comme un rituel silencieux.
Puis, sans trop s’attarder, on repart.
La descente se fait… hors sentier.
Pourquoi suivre le chemin quand on peut aller plus vite ?
On trace notre propre ligne, un peu au hasard, un peu à l’instinct. Comme un troupeau désorganisé — des brebis, des chèvres… ou un autre animal de montagne encore non identifié.
Ça glisse, ça coupe, ça improvise.
Et finalement, on rejoint notre trace initiale.
Retour aux voitures.
C’est le moment des au revoir.
Et des remerciements, surtout pour Mohamed, qui nous accompagne encore avec ce calme et cette aisance presque irréelle.
Direction Asni.
Et là… changement de décor.
Après la neige, le froid, l’effort — le luxe.
Un déjeuner de montagnards : tajine, brochettes de kefta, thé marocain, en bord de route. Simple, parfait.
On mange. On parle. On rit encore.
Les dernières blagues circulent. Les discussions ralentissent. On sent que ça se termine.
Puis vient le moment de repartir.
Les voitures se remplissent. Les sacs aussi.
Mais surtout, quelque chose d’invisible s’est ajouté.
Des souvenirs.
Forgés dans la neige, le froid… et beaucoup, beaucoup de blagues.





